WEIL (S.)


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On ne séparera pas chez Simone Weil l’action et la pensée, le témoignage vécu et la doctrine vivante. Sa passion de militante (de La Révolution prolétarienne à la «France libre» du général de Gaulle) naît des exigences de sa réflexion, et sa réflexion se fait péremptoire pour nous enjoindre d’obéir sans réserve à l’exigence du réel. Au cœur du réel, il y a l’ordre divin, l’harmonie souveraine descendue jusqu’à nous, qui nous crucifie et nous sauve. Simone Weil le démontre mais surtout l’affirme. Ainsi, elle nous touche avant même de nous éclairer, et nous subjugue.

Les trois leçons de Simone Weil

Née à Paris, dans une famille d’israélites cultivés, Simone Weil, élève d’Alain, dont elle retient le rationalisme volontaire, devient agrégée, professeur de philosophie, et déjà milite dans le mouvement anarchiste. Elle décide, en 1934 et 1935, de travailler en usine comme manœuvre sur machines à l’entreprise Alsthom, puis chez Renault. Elle s’engage, en 1936, aux côtés des républicains dans la guerre d’Espagne. Elle professe cependant face à la montée du nazisme un pacifisme résolu, qui se mue, après l’entrée des Allemands à Prague en 1938, en appel à la lutte armée contre Hitler. L’occupation de Paris, en juin 1940, lui fait gagner Marseille, puis l’Ardèche, où elle travaille comme ouvrière agricole. Sa découverte du Christ, qui s’approfondit, a alors pour interlocuteurs à Marseille le père Perrin, à Saint-Marcel-d’Ardèche Gustave Thibon. Puis, par le Maroc et les États-Unis, où sa famille a fui la persécution, elle gagne Londres où elle travaille dans les bureaux de la «France libre», et demande à rejoindre le combat de la résistance sur le sol national. Malade, elle se laisse peu à peu mourir de faim à Ashford (Kent).

Cette vie, cette mort sont déjà sa doctrine, qu’on manquerait à ne chercher que dans ses écrits proprement spirituels, qui datent presque tous des années 1940-1943. Avant même d’ouvrir ses ouvrages posthumes, on peut retenir trois leçons. La première est celle de l’analyse politique. Elle a démonté les ressorts de la redoutable frénésie du nazisme, et cela dès 1932. Le nazisme n’est pas la création d’Adolf Hitler: c’est une maladie de l’âme moderne, qui a livré celle-ci au premier chef de bande. Dans l’Allemagne de 1932, Simone Weil voit la tragédie se nouer, autant par la démission des élites bourgeoises que par la division entre les partis populaires. Hitler encourage les ouvriers en grève, les communistes allemands les désavouent, Hitler enfin les mate. Qu’on accepte ou non les positions personnelles de Simone Weil, l’acuité des Écrits historiques et politiques est incomparable. La deuxième leçon concerne la condition ouvrière: «L’ignorance totale de ce à quoi on travaille est excessivement démoralisante [...] On n’a pas le sentiment, non plus, du rapport entre le travail et le salaire. L’activité semble arbitrairement rétribuée. On a l’impression d’être un peu comme des gosses à qui la mère, pour les faire tenir tranquilles, donne des perles à enfiler en leur promettant des bonbons.» La troisième leçon est apportée par le témoignage de Simone Weil sur sa découverte de Dieu, notamment dans les lettres au père Perrin. Elle s’adresse au prêtre, elle fait état de sa rencontre du christianisme à travers le comportement de certains pratiquants et la liturgie catholique, puis de sa rencontre du Christ dans le seul à seul de l’expérience mystique. Mais, en même temps, elle refuse l’adhésion par le baptême à aucune Église visible. Elle désire bien plutôt voir l’Église romaine renoncer à ses anathèmes et accorder la communion eucharistique sans exiger la confession du dogme, que l’Église définit, pense-t-elle, par des mots et des notions, en termes purement intellectuels. Elle demeure donc «sur le seuil» et, cependant, elle s’est avancée bien au-delà, car elle a foi en la présence du Christ en l’hostie. La profondeur et la beauté de sa conception du surnaturel, la sincérité de son cri rendent émouvant son appétit d’absolu, toujours inapaisé. Mais le témoignage ici est aussi un enseignement. Cette sagesse qu’elle dit recevoir comme un don, et, dans la plus totale désappropriation, elle entend nous l’apprendre.

Les chemins de la sagesse

La clé de la méthode, c’est l’attention , qui, si elle se rend pure, est comme un holocauste de la conscience: le moi s’oublie, apparaît alors la réalité. C’est toujours l’attention qui la trouve, que ce soit à travers la beauté, la souffrance, l’amour. Et elle la trouve en découvrant la relation entre l’humain et le divin, qui s’appelle l’analogie . Au sens fort, le Logos unique fait la vie de Dieu et la consistance de l’Univers: il est l’Âme de l’Univers et l’Univers est son Œuvre. «L’amitié est une égalité faite d’harmonie», redit-elle après Philolaos. Cette harmonie invisible, fin et loi de construction de toutes choses, est en même temps une personne. La médiation est le Médiateur, et s’appelle le Christ. Simone Weil ne voit rien qui sépare le christianisme authentique et la source grecque, saint Jean et Héraclite. Elle déchiffre toujours le Nouveau Testament dans le texte grec et récuse le Dieu de crainte selon la loi juive, comme aussi le Dieu des Églises ivres de puissance sur les corps et sur les esprits.

C’est dire la place véritablement focale de l’analogie, qui la guide jusqu’en mathématiques. Car la théorie des proportions symbolise l’ordre universel, l’ordre divin. La proportion transparaît visiblement dans la beauté du monde, qui est «la coopération de la Sagesse divine à la création». La beauté naturelle, signe actif de la présence divine, est «quelque chose comme un sacrement».

La voie positive de la Beauté demande une âme pure. Mais l’âme se replie sur le moi dont elle fait son dieu, et devient aveugle. Elle est encombrée de sa «pesanteur», encombrée de soi et de son néant. Elle ne peut guère en être libérée que par le malheur. Certes, la pensée spontanément fuit le malheur «aussi irrésistiblement qu’un animal fuit la mort». C’est pourquoi persévérer dans l’amour alors qu’on souffre le malheur, c’est laisser Dieu «descendre» en nous: «Chaque fois que nous subissons une douleur [...], c’est l’univers, l’ordre du monde, la beauté du monde, l’obéissance de la création à Dieu qui nous entrent dans le corps» (Attente de Dieu ).

L’attention découvre l’analogie. L’analogie, qui est mentale, exprime l’ordre, qui est réel. L’Enracinement montre comment cette réalité essentielle qu’est l’ordre relie au surnaturel les tâches humaines de la politique et de la culture. L’ordonnance divine prescrit à la matière la pesanteur, qui est sa loi; elle s’exprime entre les hommes par leurs véritables besoins, et l’ordre politique est le besoin primordial. Seule la connaissance surnaturelle peut nous détourner de l’illusion – car les racines de l’homme sont divines –, nous ouvrir au réel et nous apprendre nos vrais besoins. L’Enracinement , dont la critique de la pseudo-démocratie et de la pseudo-culture semble anticiper des contestations plus récentes, établit pour l’après-guerre un programme de réforme politique et morale appuyé sur cette perception des vrais besoins de l’homme.

Plus souvent, comme dans les trois tomes des Cahiers , Simone Weil développe librement sa doctrine spirituelle, d’autant plus librement que ses notes n’étaient pas destinées telles quelles à la publication. Ce sont maintes observations cruelles et pénétrantes, car elle nous demande sans attendrissement de détruire en nous tout ce qui n’est pas le désir de Dieu. Nous sacrifier n’est pas suffisant, nous devons nous «décréer». Cette cruauté presque inhumaine s’éclaire par contraste aux rares moments d’abandon et de pure joie. Ce n’est plus elle alors qui veut parler, mais une présence plus forte. Le Dieu de Simone Weil ne s’enferme pas dans un concept et ne se démontre pas. Il est Père, Fils, Esprit, mais, en même temps, il est impersonnel comme la nécessité dans la Nature. Le Fils, ou Verbe, s’il s’est singulièrement incarné en Jésus, s’est «peut-être» rendu présent aussi dans le culte d’Osiris ou les rites sacrificiels de l’Inde. Et l’Esprit souffle où il veut.

Ce dernier point, du moins, les Églises visibles l’admettent, lorsqu’elles proclament que les enveloppe et, en un sens, les déborde l’Église invisible des saints. L’assurance prophétique de Simone Weil fait cependant difficulté non pas au théologien seulement, mais au philosophe. Si elle parle de Dieu, selon l’expérience et la raison, elle ne peut parler pour Lui; la raison et l’expérience conduisent à une idée de Dieu qui n’est pas parole de Dieu. Mais, si la «connaissance surnaturelle» déborde l’expérience sensible et la raison, tout le poids de l’affirmation repose sur une expérience ou connaissance mystique dont la raison ne peut vérifier l’aloi. De fait, beaucoup de philosophes se refusent à entrer dans les convictions de Simone Weil, et beaucoup de croyants hésitent à y reconnaître le Dieu de leur foi.

Simone Weil refuse ces distinctions: elle ne peut séparer ce qu’elle pense et ce qu’elle croit, car elle croit au Logos universel qui la fait penser et vivre et meut tout l’Univers. Et, ce qu’elle pense, c’est Lui encore. Ainsi doit-on parler non pas d’une religion de Simone Weil, mais d’une sagesse qui absorbe l’engagement personnel dans un acquiescement philosophique. Elle entend que son témoignage non point plaide pour sa doctrine, mais soit interprété selon sa doctrine. Notre raison ne peut s’y trouver comblée que si elle consent d’abord à s’être humiliée. Si nous n’y parvenons pas, nous garderons du moins le bénéfice d’une des enquêtes sur l’homme les plus fortes et les plus aiguës qu’on ait jamais menées, depuis Pascal et Nietzsche.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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